Le site archéologique de Grand (Vosges)

Le site archéologique de Grand (Vosges) 

Pour en savoir plus sur le patrimoine romain de Lorraine, se reporter également à la série d’articles consacrés au fameux site archéologique de Grand dans les Vosges : l’amphithéâtre romain, le musée et la somptueuse et exceptionnelle mosaïque.

L'amphithéâtre de Grand © Roma Aeterna
L’amphithéâtre de Grand
© Roma Aeterna

« A l’aspect aride et désolé du village de Grand et des campagnes qui l’environnent, on conçoit difficilement aujourd’hui comment ce lieu a pu être choisi par les Romains pour le siège d’un grand établissement, d’une grande cité. On ne peut rien se figurer, en effet, de plus triste que ce pays. »

C’est de cette manière peu attrayante que s’exprimait J.-B. Jollois dans son Mémoire sur quelques antiquités remarquables du département des Vosges (Paris, 1843, p. 4-5 – ouvrage disponible sur le site Gallica de la BNF). Pourtant ce site archéologique lorrain regorge de trésors. Cependant comme il est situé à l’écart des grandes routes et des grands sites touristiques, Grand est injustement méconnu. L’aridité dont parle J.-B. Jollois dans son descriptif est liée à la situation géologique, car le village est situé sur un plateau calcaire couvert de forêts. Comme aucune rivière ne coule, plus de trois cents puits ont dû être creusés. Une planche de l’ouvrage livre aussi un plan des vestiges dans le village (dans l’état des connaissances du XIXe s.).

Plan du site de Grand selon J.-B. Jollois dans son Mémoire sur quelques antiquités remarquables du département des Vosges (Paris, 1843, planche 2 - ouvrage disponible sur le site Gallica de la BNF).
Plan du site de Grand selon J.-B. Jollois dans son Mémoire sur quelques antiquités remarquables du département des Vosges (Paris, 1843, planche 2 – ouvrage disponible sur le site Gallica de la BNF).

L’emplacement de l’amphithéâtre en dehors du village est ici clairement visible.  Les lettres B et C désignent un conduit souterrain d’une longueur de 200 mètres. Les recherches menées entre 1963 et 1988 ont permis de mettre au jour une quinzaine de kilomètres de galeries souterraines. Certaines portions étaient même visitables, ce qui n’est plus le cas pour des questions de préservation.

L’enceinte urbaine

Les vestiges de l'enceinte urbaine Cette photo est visible ici : http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/rempart.asp
Les vestiges de l’enceinte urbaine
Cette photo est visible ici : http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/rempart.asp

« Grand, ville mystérieuse où mille dévots se donnaient rendez-vous » (pour reprendre l’expression de Camille Jullian) s’étendait à son apogée sur plus de cinquante hectares et la cité était même dotée d’une enceinte fortifiée, ponctuée de dix-huit tours (une seule est conservée) et de plusieurs portes. Cette muraille n’a pas cessé d’interpeller historiens et archéologues. Faut-il y voir la délimitation symbolique de l’espace sacré (templum) ? A-t-elle plutôt une fonction défensive ? Les débats sont encore ouverts, même si l’idée d’une enceinte de prestige a largement fait son chemin.

Quoi qu’il en soit, les vestiges de l’enceinte étaient connus dès le XVIIIe s. et dans la rue du Rempart, certaines maisons sont carrément construites dessus. En outre les travaux d’adduction d’eau réalisés dans les années 1960 ont permis de mieux appréhender le tracé général. Compte tenu des découvertes, il est possible d’imaginer une enceinte haute d’environ 5-6 m et qui couvrait une superficie d’une vingtaine d’hectares. Ce sont les études menées par Chantal Bertaux qui ont permis de mieux connaître la structure générale.

Quelle cité antique ?

Un autre problème s’impose à l’esprit : à quelle cité antique peut-on identifier Grand ? La question est loin d’être résolue pour cette cité située entre les territoires des Leuques et des Lingons. Même le tome XIII du Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL) n’a pas tranché, puisqu’il place la cité tantôt chez l’un et chez l’autre. L’hypothèse de l’appartenance au peuple des Leuques semble dorénavant plus acceptée et la cité de Grand pourrait être identifiée à Andesina qui figure sur la Table de Peutinger. Quoi qu’il en soit, il s’agissait d’un espace qui devait regrouper environ 20 000 habitants.

Extrait de la table de Peutinger qui présente la voie romaine qui relie Reims à Metz (Andesina se trouve au centre) Wikicommon
Extrait de la table de Peutinger qui présente la voie romaine qui relie Reims à Metz (Andesina se trouve au centre)
Wikicommon

La cité aurait pu accueillir la visite de l’empereur Caracalla venu trouver un moyen pour apaiser son « corps et son âme » en 213 durant la guerre de Germanie (Dion Cassius, Histoire romaine, LXXVIII, 15, 5-6). C’est sûr qu’après avoir tué son frère, on a besoin de trouver un moyen pour guérir son âme… L’empereur ne serait pas venu dans n’importe quel lieu. En tant que pélerin, il parcourait l’empire à la recherche des sanctuaires les plus efficaces.

L’empereur Constantin, alors en route vers Trèves, s’y est arrêté en 309 dans le « sanctuaire le plus beau du monde » (templum toto orbe pulcherrimum), selon l’expression de l’auteur inconnu du Panégyrique de Constantin. Bon, je vous accorde que Constantin n’est certainement pas l’empereur avec les meilleurs goûts du monde…  Durant ce pélerinage, il aurait eu une vision divine d’Apollon qui lui laisser espérer un règne heureux et long.

Le martyre de sainte Libaire

Haut lieu du polythéisme et du paganisme, Grand a aussi son « histoire de martyre » qui implique un autre empereur : Julien. Sainte Libaire aurait été décapitée sur ordre de cet empereur en 362 qui était parti en « croisade » pour rétablir le paganisme dans les provinces gauloises (à Grand, il n’aurait pas fait dans le détail, en faisant mettre à mort tous les chrétiens). Libaire était une jeune vierge issue d’une riche famille locale, fille de Baccius et de Lientrude. Elle était en train de garder ses brebis, lorsqu’elle fit la rencontre de Julien (tiens, même incohérence que pour l’héroïne locale Jeanne d’Arc, puisqu’une fille issue d’une famille aisée ne garde pas les animaux de la ferme…). Julien aurait essayé de la corrompre, en lui montrant une statue d’Apollon en or. Inflexible, Libaire frappa de sa quenouille la statue qui se brisa… Fou de rage, l’empereur aurait donc fait décapiter la jeune chrétienne. D’ailleurs une petite chapelle indique l’endroit du supplice (la deuxième borne milliaire près de « Grandesina ». Ses deux frères auraient également été tués pour leurs croyances à proximité : Elophe à Soulosse et Euchaire à Pompey. Ce dernier étant d’ailleurs considéré comme le premier évêque de Toul, même si ce n’est qu’une légende. Même vocation pour leurs soeurs martyrs : Mienne, Suzanne, Gontrude, Ode…

Le martyre de sainte Libaire Livre d'heures du XIVe s.
Le martyre de sainte Libaire
Livre d’heures du XIVe s.

Comme ses deux frères, Libaire ne se contente pas d’être martyrisée par les païens. C’est une sainte céphalophore, c’est-à-dire qu’elle porte ensuite sa tête comme le fameux saint Denis. Après sa mise à mort, elle aurait ramassé sa tête, l’aurait lavée avec l’eau d’une fontaine et mise dans un suaire. Lors de l’inhumation de la tête, les murs et les tours de la cité se seraient écroulés… Enfin une source miraculeuse capable de soigner les infirmes aurait jailli. C’était un lieu de grande ferveur populaire jusqu’à la Révolution française. Ce martyre aurait donc permis l’implantation d’un culte chrétien dans le secteur selon les croyances, l’abandon de l’amphithéâtre et la christianisation du culte de l’eau. D’ailleurs l’église sainte Libaire est construite sur une résurgence.

Le sanctuaire dédié à Apollon Grannus

De nombreux historiens ont avancé l’idée d’un tel temple, dont Camille Jullian dans sa monumentale histoire de la Gaule : « La moitié de la vie dévote, pour le moins, se passe auprès des fontaines ; et les lieux de rendez-vous les plus populaires, ceux où l’on rassemble le plus d’idoles, de chapelles et de croyants, sont ceux où la multiplicité des eaux peut faire croire aux hommes que les dieux y tiennent assemblée » (tome 6, 1920-1926, p. 56). L’idée d’un temple aux eaux miraculeuses (n’oublions pas la seule résurgence d’eau sur ce plateau calcaire dorénavant sous l’église) a donc fait penser au dieu guérisseur Apollon avec l’épithète gauloise de Grannus. En outre, comme Constantin aurait eu une vision d’Apollon et Libaire aurait cassé une statue d’Apollon, ces indices laissent donc penser que Grand était un centre cultuel dédié à cette divinité.

Comme aucune trace archéologique n’a permis d’en savoir plus sur la structure de ce temple, l’apport de l’épigraphie est déterminant. Une inscription votive est ainsi retrouvée à Grand et elle est justement dédiée au dieu Apollon. Hélas elle est trop lacunaire pour apporter d’autres informations.

Inscription votive en l'honneur d'Apollon retrouvée à Grand © Roma Aeterna
Inscription votive en l’honneur d’Apollon retrouvée à Grand
© Roma Aeterna

D’autres inscriptions religieuses ont été mises au jour sur ce site archéologique lorrain. Celle présentée ci-dessous est une plaque votive en bronze dédiée à Apollon et qui était destinée à être accrochée dans un lieu de culte.

CIL, XIII, 5933 : Fidelis Siluani / libertus Apolli/ni / u(otum) s(oluit) l(ibens) m(erito). « Fidelis, affranchi de Silvanus, a accompli son voeu à Apollon, à juste titre et de bon gré ».

Plaque votive dédiée à Apollon © Roma Aeterna
Plaque votive dédiée à Apollon
© Roma Aeterna

La dernière inscription retrouvée sur la place des Halles en 1935 est plus complexe. Hélas elle est aussi très lacunaire cassée à gauche et à droite et littéralement sciée dans sa partie supérieure. Elle a donc été réutilisée ultérieurement.

ILTG 00416 = AE 1937, 00055 : Deo Apollini] / [Gr]anno Consi[n]ius / [tri]bunus / somno iussus. L’expression somno iussus (« en ayant reçu l’ordre pendant le sommeil ») est capitale et elle a parfois été rapprochée de la pratique de l’incubation. Albert Grenier avait autrefois proposé d’imaginer des portiques à côté du sanctuaire où les malades venaient se coucher dans l’espoir de guérir miraculeusement. En fait, il ne faut pas voir dans le sanctuaire de Grand, un « Lourdes antique », puisque cette expression se retrouve dans des ex votos où le fidèle remercie d’avoir obtenu une réponse en dormant, comme l’a rappelé John Scheid.

Inscription retrouvée à Grand © Roma Aeterna
Inscription retrouvée à Grand
© Roma Aeterna

En dehors de l’épigraphie des décors architecturaux peuvent être rapprochés d’Apollon, dont ce Marsyas :

Sculpture de Marsyas retrouvée à Grand © Roma Aeterna
Sculpture de Marsyas retrouvée à Grand
© Roma Aeterna

Selon la mythologie, Marsyas avait provoqué Apollon dans une joute musicale et il aurait été puni par le dieu. Cependant cette sculpture calcaire retrouvée dans le Jardin Huguet à Grand ne serait peut-être pas une représentation de Marsyas, mais simplement celle d’un satyre, d’un faune ou d’un silène. Sans aucune preuve objective, les scientifiques (comme John Scheid et Thierry Dechezleprêtre) sont dorénavant beaucoup plus prudents quant à la certitude de l’existence d’un temple dédié à Apollon Grannus.

Je ne m’étendrai pas ici sur toutes les résurgences du passé qui parsèment chaque rue du village… D’ailleurs de nombreux murs, murets et maisons ont allègrement réutilisé les pierres des constructions antiques (par exemple le clocher de l’église sainte-Libaire est fait avec des pierres de l’amphithéâtre). Voici un plan qui résume l’état actuel des connaissances :

Plan du site de Grand avec les structures antiques connues. En bleu : puits, citernes et accès aux galeries souterraines (Conseil général des Vosges, dessin Th. Dechezleprêtre).
Plan du site de Grand avec les structures antiques connues. En bleu : puits, citernes et accès aux galeries souterraines (Conseil général des Vosges, dessin Th. Dechezleprêtre).
Vue générale de l’agglomération antique de Grand Restitution de Jean-Claude Golvin, CNRS
Vue générale de l’agglomération antique de Grand
Restitution de © Jean-Claude Golvin, CNRS

L’amphithéâtre et l’imposant temple d’Apollon Grannus sont clairement visibles sur cette restitution de Jean-Claude Golvin.

Enfin notons que le site internet de Grand présente de très belles vues du ciel du site de Grand et de ses alentours sous la forme d’un diaporama : http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/vues-du-ciel.asp

L'amphithéâtre de Grand vu du ciel Image visible ici : http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/vues-du-ciel.asp
L’amphithéâtre de Grand vu du ciel
Image visible ici : http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/vues-du-ciel.asp

Pour en savoir plus : 

La page de l’office du tourisme et celle du site de Grand : http://www.tourismevosges.fr/Découvrir/Unhautlieudel’archéologievosgiennelesitedeGrand.aspx#.VcthKGC9Clg

http://www.culture.vosges.fr/sitedegrand/ D’ailleurs plusieurs visites virtuelles sont proposées.

Un article en ligne sur la colonne de Jupiter découverte à Grand : Alexander Reis, « Les colonnes à Jupiter de Merten (Moselle) et de Grand (Vosges) : histoire de la découverte, contexte archéologique et fiabilité d’une reconstitution du XIXe s. », Revue archéologique de l’Est, Tome 61 | 2012, [En ligne], mis en ligne le 18 septembre 2013. URL : http://rae.revues.org/7344. consulté le 12 août 2015.

Un autre article à lire en ligne : 

Thierry DechezleprêtreL’agglomération antique de Grand (Vosges) : les grandes phases de la recherche, 2013 : https://www.academia.edu/9472287/Lagglomération_antique_de_Grand_Vosges_les_grandes_phases_de_la_recherche_histoire_des_recherches

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